mardi 22 juillet 2008

L'Afghanistan est-il perdu ?

La dernière interview de Gérard Chaliand, indiquant que "La victoire de l'OTAN en Afghanistan est impossible" fait pas mal de bruit et prête, en tous cas, à réfléchir. Sur le fond, son analyse est simple et limpide :

- nous n'avons pas suffisament investi le théâtre des opérations de 2002 à 2004-5 ;
- le dispositif pashtoune a eu le temps de se reconfigurer et de forger de nouveaux argumentaires légitimant - passant d'une vision néo-djihadiste à une vision de guerre de libération nationale ;
- ce nouveau dispositif ne peut emporter la victoire mais l'OTAN non plus ;
- il faut donc négocier.

Il y a donc de quoi réfléchir, sur plusieurs points. Premièrement, sur la perception que nous avons eu des opérations : on a trop souvent fait s'opposer, chez les membres de l'OTAN, "reconstruction" et "sécurisation" ou, en d'autres termes (disons en des termes plus politiques), "combat" et "humanitaire". C'est évidemment une ineptie : l'un ne peut aller sans l'autre, il existe une interpénétration absolue entre ces deux dimensions en contre-insurrection. Or, l'OTAN et ses Etats-membres n'ont pas su/pu/voulu voir à quel type d'opération nous avions affaire. La réponse était mauvaise dès le départ.

Deuxièmement, la notion de victoire reste décidément un référent obligé. Or, la victoire (entendue comme décisivie, nette, claire et tranchée) n'a aujourd'hui plus grand sens dans les conflits contemporains. Et tant qu'elle en aura encore un, la défaite l'aura également, délégitimant toute forme d'intervention militaire un tant soit peu "dure".

Troisièmement, la reconfiguration du dispositif pashtoune vers une base idéologique fondée sur la libération de l'oppresseur peut offrir des options politiques intéressantes - elle peut même induire à terme une certaine forme de coopération. Si, toutefois, nous comprenons et ils comprenent que nos objectifs respectifs devront être reconfigurés : respect de l'autonomie locale dans leur cas, refus du retour des djihadistes/d'AQ dans le nôtre. Comme le dit François, le timing sera particulièrement important et l'imposition d'un tel agenda est évidement lié aux classiques de la realpolitik - à savoir se mettre en position de force avant de négocier.

Quatrièmement, sur l'importance de l'Afghanistan. Nous ne pouvons nous retirer du pays, nous y sommes coincés (je n'aime pas le terme "piégés" car nous disposons d'une liberté de manoeuvre qui n'est pas si négligeable) par la géopolitique. "Arrière-cuisine" stratégique du Pakistan, l'Afghanistan pourrait bien être la porte d'entrée de la chute finale d'Islamabad - et de ses armes nucléaires - aux mains des barbus. Quitter la zone, de ce point de vue, serait une très mauvaise idée. Et ce, sans compter un "retour de flamme" d'AQ sur l'Afghanistan lui-même. C'est une idée que j'avais eu l'occasion de développer plus avant dans une série d'interviews pour le 24 Heures suisse et je pense que cette analyse reste valide.

Cinquièmement, G. Chaliand aborde également la notion de centre de gravité et isole le nôtre dans notre aversion pour les pertes. Cependant, elle semble beaucoup moins prégnante aux Etats-Unis qu'en Europe (et encore l'est-elle moins en France qu'en Belgique, par exemple). Est-ce véritablement un CDG ? Une faiblesse, certainement. Mais un CDG ? On peut être amené à se poser la question de savoir si, en l'absence d'une ligne européenne claire et congruente à la nature des opérations, le CDG ne devient pas naturellement nos sources de faiblesses. J'avais plutôt eu tendance à voire "le zéro/moindre mort" comme un trait culturel, quelque chose qui se situerait en dehors de la mécanique de la stratégie théorique. Mais ce basculement entre "faiblesse des objectifs" et "faiblesses comme CDG" me pose question. Ce basculement me semble a priori - mais ça demande plus de réflexion - intimement lié aux catégories d'argumentaires légitimant les opérations. Sans doute pas tant au plan des populations civiles européennes d'ailleurs qu'au plan politique lui-même.

En conclusion, nous sommes condamnés à devoir effectuer une "stabilisation musclée" de l'Afghanistan. Refuser de le faire, c'est nier à la fois les fondements de la stratégie mais aussi ceux de la politique, en s'exposant à avoir fait beaucoup d'efforts - nonobstant leur insuffisance patente - pour rien, voire pour pire.

7 commentaires:

MB a dit…

Je suis assez d'accord sur la partie sur le CDG. Je ne vois pas dans notre aversion un CDG, mais plus une faiblesse. De ce que je vois, la théorie du 0 mort à quand même du plomb dans l'aile depuis le 11/09.

Plus de 3000 morts en Irak sont passé par là, et il me semble que les Etats-Unis ont prouvé qu'ils pouvaient "encaisser" cela quand ils estiment que leur sécurité est en cause.


Par contre je ne comprends pas la remarque sur le fait que le 0 mort était moins prégnant aux USA qu'en Europe. J'ai toujours considéré au contraire que cette inclination était plus américaine qu'européenne, et était beaucoup moins développé encore en France. Ai-je loupé quelque chose ?

A.g. a dit…

N'y a t'il pas un lien entre l'absence de résultat et le refus d'action sur les champs de pavots, la production d'opium atteignant des seuils historique. Que l'éradication attire l'hostilité des populations soit un motif, bien. Par contre en quoi cette approche à une "valeur ajouté" supérieure sur le terrain à celle de la privation de ressource de l'adversaire? Pourquoi ne pas se servir de ce levier pour jouer sur l'alignement des régions concernées ? Vous nous suivez culture autorisée, vous vous opposez, destruction des champs.
D'un point de vu communication nationale des pays participants le bénéfice serait important, l'image au 20 heures de champs de pavots en feu moralisant concrètement l'action sur le terrain pour l'opinion.

Autre chose, cette absence de résultat n'est elle pas plus le résultat d'une frilosité offensive -approche humanitaire- plus que l'appréhension de pertes potentielles ?

Anonyme a dit…

Je trouve un peu court l'argument sur l'Afghanistan comme porte d'entrée des barbus au Pakistan.

On peut aussi retourner le problème et constater que la présence de troupes occidentales chez le voisin Afghan a été un facteur considérable de radicalisation idéologique au Pakistan. Il faut le rappeler, l'islamisme radical y était, avant le 11 septembre, un courant rendu visible par sa violence, mais néanmoins très marginal à l'échelle du pays. Par contre, le phénomène des "Talibans pakistanais" est largement un produit de la guerre entamée en 2001.

Par ailleurs, en soutenant à bout de bras un gouvernement afghan "Panjshiri" et pro-indien, on pousse presque mécaniquement le Pakistan a soutenir ses opposants islamistes.

Bref, il ne faut pas négliger l'influence déstabilisatrice de l'OTAN dans la région.

Anonyme a dit…

Bonjour,

Sans vouloir jouer au censeur, il me semble que les propos concernant Gérard Chaliand dans le commentaire précédent sont en contradiction avec la déontologie impeccable qui caractérise généralement votre blog.

Athéna et moi... a dit…

Bonjour,

Effectivement, j'avais lu le commentaire précédent en biais sans capter l'insulte à l'égard de G. Chaliand. Bien vu !

Il va de soi que toute forme d'attaque ad-hominem est absolument intolérable et irrecevable.

nikesfeld a dit…

Un problème quand même on a bien vu l'échec de la tentative de négociation britannique. Comment envisager cela dans une coalition?
Attendons les élections présidentiels US.
Il est difficile d'arréter la machinerie opinion publique quand elle part en guerre.

Mais il était temps d'y penser.

Anonyme a dit…

l'analyse de Challiand touche à la notion de globalité des opérations militaires. Je vous conseille à ce sujet un livre qui devrait sortir courant aôût portant sur l'art de la guerre en réseau dont l'auteur ( de mémoire metmati) a fait une analyse originale sur la forme prise par les opérations de guerre.