lundi 25 août 2008

Résilience : une mécanique complexe

C'en est presque le post rêvé pour quelqu'un comme moi, plongé en plein bouclage et qui n'a pas énormément de temps - me permettant ainsi de répondre à la question de Thomas (le rire participe-t-il de la résilience se demandait-il en nous présentant l'hilarante vidéo d'Achmed, le terroriste mort) et d'Olivier (la résilience ne se forge-t-elle pas d'abord dans la "pratique" ?).

Les réponses à ces questions sont complexes, précisément parce qu'elles nous engagent à bâtir une défense au plan psychologique, au coeur même, finalement, de la stratégie en tant qu'art de la dialectique des volontés opposées. Aussi, le recours à l'histoire nous éclaire-t-il, une fois de plus. En fait, il y a effectivement moyen d'augmenter la probabilité de voir une résilience émerger. Celle-ci est en effet "virtuelle" : on ne peut la mesurer que par approches successives (quoique les travaux de G. Verleye à Gent soient rès intéressants) et seule la réalisation effective d'une attaque permettra de véritablement la mesurer.

Ce qui tend à démontrer que la seule multiplication des attaques ne renforce pas nécessairement la résilience. C'est bien généralement l'effet de surprise qui est en jeux. Il démultiplie la perception d'un choc. Exemple typique, les raids allemands sur Londres en 1917 avaient causé un grand émoi malgré la faiblesse des dégâts causés. En fait, toutes les représentations britanniques d'une Grande-Bretagne invulnérable du fait de son statut d'île s'effondraient. Mais, dans les années qui suivirent, cette nouvelle donne a été prise en compte.

Résultat, les débats stratégiques envisageaient la guerre sous un angle parfaitement apocalyptique, laissant entrevoir des raids massifs d'aviation utilisant des armes chimiques. A cette époque, la presse faisait souvent état de ces débats. Quasiment tous les père de famille (Britanniques mais aussi Belges) avaient alors reçu des petits manuels de formation. Aussi, les Britannique seront presque soulagés de voir des attaques allemandes conventionnelles durant le Blitz. La résilience découlera, là, d'une réelle exposition au feu mais également d'une préparation préalable, le Britanniques ayant parfaitement assimilé les représentations du combat.

Or, pour en revenir à notre époque, ces représentations ne sont plus du tout assimilées. Non seulement notre rapport à la mort à changé - charriant avec lui l'émergence d'une politique compassionnelle - mais l'information stratégique est déficitaire. Pour faire simple, personne n'ose parler des mauvaises nouvelles. D'où aussi, un peu, le succès d'Achmed mais qui me semble à double trenchant. Certes il dégonfle la baudruche de nos peurs (bon point) mais il pourrait aussi avoir des effets dévastateurs sur une population non informée qui aurait définitivement fait une croix sur la menace... et serait d'autant plus surprise lors de sa réalisation.

C'est évidemment schématique. Mais cela signifie que pou utiliser Achmed dans une stratégie contre-terroriste, il faut une information préalable. Idem dans le cas européen, actuellement. L'on ne meurt plus que pour ce qui est perçu comme en vallant la peine (pour un type de la Drôme, en 1812, quel est l'intérêt de mourir pour Alger ? Mais il mourrait quand même et l'opinion ne s'en émeuvait guère).

Pour un pays qui ne connaît plus de terrorisme de façon mensuelle (comme l'Espagne, qui a bien résisté aux attaques de Madrid), l'information est donc la clé du problème comme celle d'une formation de la résilience. Sans elle, il y a fort à craindre que la seule expérience ne soit insuffisante : nos mémoires sont décidément trop courtes pour celà...

9 commentaires:

Anonyme a dit…

Où peut on la trouver cette vidéo d'Ahmed ??

Anonyme a dit…

Le rire participe pleinement de la résilience. Il en est même selon moi l'apanage.

Thomas Renard a dit…

Je partage assez bien l'avis de Joseph. En fait, le débat sur la résilience est complexe parce que le concept lui-même est complexe. Qu'est-ce qui entre dans la résilience? Il y a le pré-traumatsime (tout ce qui vient avant l'attentat, la préparation) et le post-traumatisme (l'après attentat). Pour le pré-traumatisme, l'information joue évidemment un rôle clé, que ce soit par le gouvernement dans des campagnes publicitaires comme c'est le cas aux Etats-Unis (voir mon post ici: http://lefrontasymetrique.blogspot.com/2008/03/rsilience-face-au-terrorisme-aux-etats.html) ou la façon dont les médias et les politiciens traitent du terrorisme. Achmed n'est évidemment qu'une composante (minime, est-il nécessaire de le précisier) d'une stratégie pré-trauma.
En ce qui concerne le post-trauma, je pense que certains éléments peuvent aider à surmonter un attentat. Dans le cas espagnol, par exemple, la proximité des élections après les attentats de Madrid a pu servir de catharsis.

La résilience est un concept très intéressant, mais il n'est à sont tour qu'une composante de toute stratégie contre-terroriste.

Reflexion d'1 Epicier a dit…

"Pour un pays qui ne connaît plus de terrorisme de façon mensuelle (comme l'Espagne, qui a bien résisté aux attaques de Madrid), l'information est donc la clé du problème comme celle d'une formation de la résilience. Sans elle, il y a fort à craindre que la seule expérience ne soit insuffisante : nos mémoires sont décidément trop courtes pour celà..."

sauf erreur de ma part, suite a l'attentat du 11 mars 2004, le parti populaire a perdu l'election a la surprise générale en faveur du parti socialiste espagnole, opposé a la guerre en irak....

drôle de façon de bien résiste

Anonyme a dit…

Ce n'est pas en surfant médiatiquement sur les dix morts de la semaine dernière, comme l'a fait Sarkozi en se déplaçant à Kaboul, que nos dirigeants vont contribuer à créer une situation propice à la résilience. Que je sache, ni Gordon Brown, ni le premier ministre canadien n'ont fait le déplacement, bien que leurs pays respectifs aient payé un tribu bien plus lourd. Et les douze premiers morts français en Afghanistan n'ont pas fait l'objet d'une telle démonstration...
Reconnaissons que nous sommes en guerre. Et que la grande muette apprenne à "communiquer" de manière plus claire sur la situation. Comme sur l'adéquation de ses moyens aux objectifs qui lui sont fixés. Nous avons tous, soldats comme citoyens, à y gagner...

Anonyme a dit…

L'opinion est largement construite par la classe politique et les élites.
L'homme de la rue ne va pas contre l'expertise des courants pour lesquels il vote.
La résilience nécessite un consensus minimal au niveau des représentants légitimes du peuple et une information réelle au public de la part de ces derniers.

On va vite voir a l'occasion du vote parlementaire si la classe politique francaise a ce minimum de résilience et de compréhension des enjeux.
Visiblement certains n'ont pas compris que vouloir faire l'Europe de la défense implique de ne pas s'opposer a l'OTAN (surtout quand on donne déja l'image de celui qui peut partir pour 10 morts - je ne pense pas que les pays de l'Est font vraiment confiance a la France), et que participer a des alliances implique de les honorer.

(On verra si la France trouvera des partenaires pour l'Afrique si elle part de l'Afghanistan)
En dernier lieu, que vu les capacités de l'armée francaise et son poids dans ia coalition en Afghanistan elle aura du mal a faire passer ses vues.
Pauvre pays malade.

Stent a dit…

Le principal problème de la résilience, telle qu'elle peut être conçue actuellement (dans le LBDSN, par exemple), est qu'elle reste un phénomène déconnecté des réalités de nos sociétés. En effet, il est difficile d'envisager le développement d'une véritable résilience sans prendre le problème à la source. D'un point de vue absolu (donc radical), il n'y aura de véritable résilience que lorsque le concept aura été intégré à l'éducation des citoyens depuis leur plus jeune âge. Je m'explique. Le principal obstacle à la résilience dans nos sociétés est à mon avis la manière même dont les occidentaux conçoivent leur rapport au monde.
Pour faire court :
1. Nous avons repoussé la mort le plus loin possible de notre quotidien : on meurt de moins en moins à son domicile.
2. Notre rapport à la violence est schizophrène : d'un côté nous la condamnons, d'un autre nous en faisons un étalage médiatique constant, qu'il s'agisse de JT, film, jeux, livres & BD, etc.
3. Nous avons, depuis les années 1960, considérablement affaibli le principal relai de la résilience : l'unité nationale, autant dénigrée que me semble-t-il indispensable.
De manière générale, dans des sociétés ou la protection de l'individu face au monde n'est plus le groupe (famille, village, classe sociale, nation), un phénomène de fragilisation de la communauté nationale se produit : se sentant livré à lui-même, l'individu repousse le danger loin (la mort à l'hôpital, la violence dans le mode virtuel, etc.). Quand la réalité se rappelle à lui, sous forme d'un attentat par exemple, il en est d'autant plus désemparé. Face à des pertes collossales, la France ou l'Allemagne en 1914-1918 ont résisté entre autres parce que les solidarités locales et nationales fonctionnaient. Il en est de même pour l'Angleterre en 1940-41 sous le Blitz. Une telle réalité permet aussi de mieux comprendre le renouveau du communautarisme : l'union fait la force, au XXIe siècle comme dans l'Antiquité.
La résilience demande de cesser de croire que l'homme moderne est différent de ces contemporains d'autres époques. Elle demande d'être capables d'apprendre aux citoyens de nos pays, dès leur plus jeune âge (et j'insiste sur cette nécessité : l'école doit être le premier maillon de la construction d'une résilience nationale), à accepter la réalité du monde : un endroit complexe et parfois dangereux, mais qu'il importe de comprendre et d'accepter, et non de fuir dans une forteresse, qu'elle soit matérielle (pays "sanctuarisé" tant de la guerre que de la criminalité) ou virtuelle (en se réfugiant dans le déni de réalité).
D'une certaine manière, il s'agit de mettre en place les moyens d'assurer la résilience avant de développer ses modalités : information des populations, etc.
De manière plus générale, la pratique de la stratégie en occident pêche par son incapacité à aborder les problèmes sociétaux et économiques. Une stratégie nationale n'est pas seulement une question d'influence, d'économie et de force armée. Elle doit également se préoccuper de l'organisation de la société civile, de l'éducation des citoyens, etc. La question de la société et de ses valeurs ne doit pas, ne peut pas être laissée hors du champ de la stratégie si celle-ci veut être efficace sur le long terme. Il est bon de savoir comment l'on se bat. Il est aussi nécessaire de savoir pourquoi.

Al Saif a dit…

@l'épicier : Joseph parle surtout de ce qu'il appelle "résilience sociétale" (où les Espagnols ont excellé), là, pas de ce qu'il appelle la "résilience politique" (où les Espagnols se sont plantés en croyant qu'ils pouvaient berner l'opinion - encore une question d'information et de tentative de manip'). Il faut suivre ses autres écrits, sur le RMES : il adore les jeux de piste ;o)

nikesfeld a dit…

j'ai du mal à intégrer le concept de résilience de JH.

Soit il est "résitance sociétale" (le micro à l'échelle temporel)
et là
Je partage grandement l'avis de Stent. Méme si pour moi les valeurs doivent étre a-culturelle... disons le "urbaine".
soit il est politique (le macro)... une échelle qui parait plus réaliste et pragmatique, puisque l'acteur réel c'est l'élu qui met en oeuvre les actions de l'état.

ici on ne peut que se rendre compte que les régimes parlementaires ancien temps (du type III rep.) sont bien plus résilients que celui que nous connaissons en France.

On ne peut que constater aussi que le citoyen moderne a comme première priorité la lutte dans le champ économique, que le politique s'organise autour de cela... et que l'événement perturbent s'intégre dans une toute autre logique. Il n'y pas de dialectique possible ici.

J'aimerais voir ce concept dépasser les clivages élite-populasse, et intégrer celui-ci (le vrai politis) constitué des couches suivantes :

_ "citoyen actif" (observateur développant une philosophie de la scène politique)
_ "écrivain patriote", en fait hommes d'influence de l'opinion publique (à savoir journalistes et individus politiques)
_ "législateur philosophe"
(acteurs politique élus qui agit sur le champ de la légalité et donc de la philosophie de la vie citoyenne)

Parce que sinon, oui ce concept en restera un gadget intellectuel tendance.